Interview

Olivier Feliz (ex-scout PSG): "Paris est incapable de gérer le bassin parisien pour les jeunes"

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Olivier Feliz nous livre ses secrets de scout
Olivier Feliz nous livre ses secrets de scout

Entré dans le milieu après avoir été dirigeant à l'AC Boulogne Billancourt, Olivier Feliz officie aujourd’hui en tant que scout France pour le Vitoria SC, club de la ville de Guimarães en Liga NOS. Passé par le FC Porto et le PSG, ce franco-portugais de 52 ans nous livre ses méthodes de travail.


MadeInFoot : Vous êtes chef du recrutement France pour le Vitoria Sport Clube, en quoi consiste votre travail ?
Olivier Feliz : Mon rôle de scout est donc d’aller chercher des bons jeunes pour le club du Vitoria. On commence à détecter dès l’âge de 16 ans, et ce jusqu’au pro. On cherche principalement à faire des coups avec des joueurs en fin de contrat, car Guimarães n’a pas forcément énormément de moyens. Il y a des joueurs très intéressants qui passent en dehors des mailles du filet. Nous on propose des contrats pros donc par rapport aux contrats aspirants qu’offrent les clubs pros en France ça nous aide à les attirer.

Pourquoi le Vitoria a-t-il décidé de lancer ce département ?
On a commencé en octobre 2019 donc ça va faire un an. On a monté ça, car on voulait avoir une vue sur la France et notamment le vivier de la région parisienne. Il y a un potentiel monstre. Pour moi, Paris est devant São Paulo et Buenos Aires. Tous les centres de formation des clubs pros se servent ici. Après on est attentifs à ce qui se passe ailleurs en France comme vers Lyon et Marseille. En France, on recherche des profils que l’on peine à former ou trouver au Portugal comme des milieux défensifs ou des défenseurs centraux et les attaquants de pointe.

Ce département est dirigé par Carlos Freitas, un nom qui ne parle pas forcément en France, mais pourtant…
C’est une grosse pointure. Il a été au Sporting pendant plus de 15 ans, c’est notamment lui qui a lancé des jeunes comme Cristiano Ronaldo, Quaresma, Moutinho, Nani, Pepe. 85% des joueurs qui ont gagné l’Euro 2016 avec la Seleção sont passés entre ses mains. Il s’inspire du modèle Leipzig. Il a aussi travaillé à Metz, à Braga et à la Fiorentina donc il m’apporte son réseau, son savoir-faire et son expérience. On apprend mutuellement l’un de l’autre, mais c’est un monstre de travail. Il a l’oeil et connaît très bien le football français, de la DH à Concarneau. C’est rare.

Comment faites-vous pour déceler ces talents ?
Le football n’est pas une science exacte. Mais normalement, tu dois voir quand un joueur a un gros potentiel et quelle est sa marge de progression, et ce dès 16 ans. À cet âge, certains ont déjà un comportement d’adulte sur et en dehors du terrain. Ils savent ce qu’ils veulent et si le joueur est mature dans sa tête, tu sais déjà qu’il peut finir pro. La tête fonctionne avec les pieds. Après, on a aussi un réseau d’informateurs qui nous signale des joueurs et on va les regarder, mais je ne vais pas dévoiler tous mes secrets (rires).

"On a une liste de joueurs, on est déjà prêt pour le prochain mercato d’été"

Justement, combien de fois regardez-vous les joueurs que vous ciblez ?
Ça dépend, mais c’est souvent plusieurs fois, car tu ne peux pas tout détecter au premier match. Et puis parfois le joueur va passer à côté d’un match, mais il a le droit, ça ne veut pas forcément dire qu’il est mauvais. C’est pour ça qu’il est important d’avoir un suivi.

Pour ça, vous établissez des rapports de joueurs. Comment se construisent-ils ?
Je note les qualités techniques, physiques et tactiques du joueur donc en gros : son intelligence de jeu, sa capacité de réaction, son placement, la prise d’information. Il y a beaucoup de choses. Je veux préciser aussi que ce n’est pas parce qu’un gamin est petit qu’il ne va pas réussir. Je prends l’exemple de Mahrez que j’ai connu à Sarcelles et qui était maigre comme tout à 18 ans. Personne n’en voulait et aujourd’hui on voit où il est, donc le gabarit n’est pas important. On met aussi les défauts, car il y en a toujours. Si un recruteur te fait un rapport et que tout est bon chez un joueur, ce n’est pas un recruteur (rires). Sur ton rapport, tu dois indiquer ses points faibles. Comme ça, s’il signe, on sait sur quoi on doit travailler.

L’aspect comportemental rentre-t-il aussi en compte ?
Bien sûr, s’il râle, lève les bras, etc. tu comprends vite de quel type de joueur il s’agit. Au contraire, s’il encourage ses coéquipiers et donne des consignes, tu sais que ce gamin est costaud. Le comportement est super important. On se renseigne aussi sur l’entourage, les fréquentations et les notes à l’école. À la fin d’un match, je dois aussi regarder avec qui il part. On ne veut pas recruter un joueur pour qu’il foute la merde au Portugal. Après on peut se tromper dans le scouting. Celui qui ne se trompe pas, c’est celui qui ne fait rien. Dans ce métier, il ne faut pas être frileux.

Regardez-vous des matchs à la recherche d’un talent ou est-ce le club qui vous charge de trouver un joueur à un poste précis ?
Au Vitoria, de l’équipe U17 aux professionnels, toutes les équipes jouent de la même façon. Quand on vend Tapsoba (au Bayer Leverkusen, ndlr) l’hiver dernier, on doit déjà avoir le même type de joueur en B préparé pour monter avec les pros. Donc nous, on recherche par rapport à la demande des entraîneurs du club. Par exemple, s’il manque un latéral gauche dans une catégorie d’âge on va chercher à ce poste. On a une liste avec plusieurs choix possibles et une fourchette de prix. Aujourd’hui par exemple on est déjà prêt pour le prochain mercato d’été. On sait ce qu’on veut.

"Wyscout c’est bien, mais il n’y a pas mieux que d’aller voir en vrai"

Pouvez-vous nous raconter comment vous approchez un joueur ?
Dès qu’il nous intéresse, on rentre en contact avec la famille ou l’agent s’il en a un. On présente le club, les installations et on explique le projet. Certaines familles sont malheureusement attirées par l’argent, mais nous on met le sportif au centre. Bien sûr, l’aspect financier suit, mais on ne leur donne pas de gros salaire. Nous, on ouvre la porte au joueur, à lui de saisir sa chance par la suite.

Le nom du club parle-t-il en France ?
Guimarães est un club qui commence à être connu en France. C’est un club historique qui évolue en D1 portugaise et qui a joué l’Europa League l’année dernière. La Liga NOS commence à être suivie parce que des jeunes y sont lancés. C’est dommage que le championnat n’ait pas plus de moyens parce que sinon le travail serait encore meilleur qu’il ne l’est maintenant.

Avec le confinement, comment continue-t-on de scruter ?
On a la plate-forme WyScout qui nous permet de regarder des matchs en replay. En moyenne, je suis entre trois et quatre matchs par jour. Le logiciel te donne des statistiques, c’est bien pour te donner une première idée sur un joueur, mais il n’y a pas mieux que d’aller le voir en vrai.

Cet été quatre joueurs : Tounkara, Maboungou, Yessoufou et Mutombo ont signé avec les U23 qui évoluent en 3ème division. Comment se passe leur intégration ?
Ça va très bien. Historiquement, le club a une relation avec la France puisque plusieurs joueurs ont joué là-bas. Actuellement, on a Poha, Janvier et Bahamboula dans l’effectif, ce qui fait qu’ils s’occupent de ceux qui arrivent. Concernant la langue, ils apprennent facilement, notre chauffeur de bus parle français aussi par exemple donc tout ça, ça les aide. En plus, les gens sont accueillants au Portugal, on mange bien et il fait beau (rires).

"On n’est pas là pour exploser la formation portugaise, mais combler les manques"

En quoi venir à Guimarães et jouer dans le championnat portugais est-il idéal pour le développement des jeunes Français ?
À Guimarães, la ville vit pour le club. Ils ont ça dans le sang. Les supporters sont réputés dans tout le pays. Pour jouer au Vitoria, il faut être costaud mentalement. Cette culture foot du pays impressionne et plaît aux jeunes qui arrivent.

Les Français sont-ils perçus comme des concurrents par les jeunes Portugais ? Il y a-t-il un risque de freiner la progression des locaux ?
On n'est pas là pour exploser la formation portugaise. On est là pour combler les manques. Sinon les journaux portugais vont nous tomber dessus (rires). On privilégiera toujours le Portugal, parce que si on met 5-6 Français par catégorie d’âge, on bousille le travail des locaux et on pénalise la sélection. En plus pour certains profils comme les ailiers, on n’a pas besoin d’aller les chercher puisque le pays en produit. Les jeunes échangent aussi sur les différentes méthodes de travail entre les deux pays. Les Français nous apportent de la qualité donc ils haussent le niveau. C’est bénéfique pour tout le monde.

Quel est votre regard sur cette formation portugaise ?
Il y a du niveau et de la qualité. La formation portugaise fait partie des meilleures mondiales, de celles qui travaillent le mieux. Les gros clubs comme Benfica et le Sporting font un super boulot, mais les petits aussi. Un joueur comme Diogo Jota vient par exemple d’un club comme Paços de Ferreira. Il y a de très bonnes formations scout et aussi des coachs portugais de haut niveau. Ils viennent tous de l’université comme Luis Castro du Shaktar qui a révolutionné la formation à Porto quand il était directeur du centre. C’est un génie en termes de méthodologie.

Et en comparaison avec la France ?
Ça travaille bien, mais certains clubs pourraient faire mieux. Par exemple, le Paris Saint-Germain est incapable de gérer le bassin parisien. Ils devraient être maîtres de la situation et ne pas laisser échapper des joueurs comme Mbappe. Tu dois faire comprendre que c’est toi le patron.

"Il n’y a pas besoin de porter une parka d’un club pro pour être scout"

Qu’est ce qu’il faudrait améliorer ?
En France, on ne donne pas la chance aux jeunes dirigeants. Il y a des diplômés qui sont bons, mais on retrouve toujours les mêmes qui sont là depuis des années… Regardez Frederic Hebert, il a 36 ans, mais c’est un génie. Avec le travail qu’il fait au Paris FC, j’espère qu’il va monter en Ligue 1. Des jeunes comme lui, il en existe beaucoup, mais on ne leur offre pas d’opportunités parce que ça ferait du tort à certains.

En parallèle, vous êtes aussi en charge de superviser les franco-portugais pour les attirer en Seleção. Comment conjuguez-vous ces deux postes ?
Carlos Freitas m’a encouragé à continuer, car ça n’impacte pas mon travail au club. Ma mission est donc d’aller chercher des jeunes d’origine portugaise, faire des rapports et envoyer à la fédération. Au début, c’était un travail compliqué parce qu’il fallait savoir où ces joueurs jouaient, etc., mais maintenant j’ai un réseau qui est formé.

Pour finir, qu’est-ce qui vous plaît tant dans ce métier ?
Scout est un des métiers du futur. Il faut être discret, il n’y a pas besoin de porter une parka d’un club pro pour exister et t’affirmer. Ce que j’aime, c’est aussi d’aller sur un match pour un joueur, mais d’en découvrir un autre sur place. Un jour, je vais voir un numéro 8 de Sannois Saint-Gratien pour un match contre Rouen en U17 Nat’. Mais pendant ce match, c’est le gardien de Rouen qui m’impressionne. Il a 14 ans, mais fait déjà 1m90. Le recruteur du FC Nantes me dit qu’ils viennent faire signer ce jeune qui s’appelle Valentino. Pour moi, c’était donc un prénom italien. Et au moment de partir du stade, quelqu’un me rattrape pour me dire « Olivier le gardien est portugais ». Alors là, j’ai appelé direct la fédération, je n’ai même pas fait de rapport. Il fallait être là au bon moment, c’est des choses fantastiques. Avoir ramené Guerreiro et Lopes en sélection, qui sont champions d’Europe aussi, c’est une fierté.